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Simon Barreau & Luca Civelli

France


Interview by Citizen Jazz

ENTRETIEN

 

SUSANNE ABBUEHL – STEPHAN OLIVA

Entretien à bâtons très rompus, réalisé peu de temps avant le concert du Petit Faucheux (Tours) le 25 janvier 2014.

 

- Dans un long article sur votre blog intitulé « Completeness » vous évoquez les musiques qui vous ont marquée, celle de Jeanne Lee bien sûr, mais surtout la musique indienne. Pourtant, on ressent peu cette influence chez vous.

- S. A. : C’est parce que ces références sont peu connues ici, et surtout parce que cette influence relève plutôt de la pensée musicale, la façon dont un ton peut être développé, et sa durée. On l’entend quand même dans les passages improvisés, par exemple, ce soir, dans le morceau de Carla Bley.

- C’est l’écoute qui compte ?

- S. A. : Justement, ma prof me dit que les vrais musiciens ne sont pas forcément les virtuoses, mais ceux qui savent écouter la musique, l’aimer…

- Si votre concert ce soir s’intitule « The Listening » c’est parce que vous écoutez Stephan et que Stephan vous écoute ?

- S. A. : Absolument, mais pour moi, la voix et le piano ne sont pas des instruments distincts. Quand je suis sur scène avec Stephan, je ne réfléchis pas à ce que je fais, je fais ce qu’il fait…

 

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Susanne Abbuehl Photo © Patrick Audoux

 

- Cela veut-il dire qu’il est votre Ran Blake ?

- S. A. : Je ne sais pas comment cela se passait entre Jeanne Lee et Ran Blake. J’adore ce duo. Mais quand on écoute ce musicien, on comprend qu’il a quelque chose que les autres n’ont pas. Il se situe sur un autre territoire et c’est troublant. Il a cette force, cette identité unique, un peu comme Motian ou Monk. Il est de ces gens qui imposent immédiatement leur sonorité. Nous admirons tous les deux le duo de Jeanne Lee et Ran Blake, mais nous ne cherchons pas du tout à le refaire.

- S. O. : Nous ne fonctionnons pas du tout de la même façon. Eux étaient complètement libres ; ils étaient dans l’expérimentation, et dans leur époque. S’ils vivaient aujourd’hui, ils joueraient tout autrement. D’ailleurs, le duo Jeanne Lee et Mal Waldron est très différent.

- Vous dites que vous cherchez quelque chose de « sauvage « et de pas « touristique. »

- S. A. : Ça, c’est sûr : je ne veux pas être de ces musiciens qui grappillent par-ci, par-là de petites choses qu’ils intègrent plus ou moins, un peu de chant arabe, un peu de je ne sais quoi d’autre. La fusion ne m’intéresse pas ; c’est un peu comme ces vieux colonialistes qui s’approprient ce qui ne leur appartient pas. Je ne veux pas être une touriste musicale.

Quant à vous, Stephan, vous dites que vous n’aimez pas les voix sophistiquées.

- S. O. : Ce n’est pas un jugement. Je ne suis pas du tout fan des grands chanteurs et chanteuses de jazz, sauf ceux qui réagissent violemment.

- Vous voulez dire que vous n’aimez pas les voix maniérées ?

- S. A. : Voilà, je n’aime pas les voix instrumentales. Mais j’adore Billie Holiday. Et en même temps, j’aime bien Diana Krall. C’est compliqué mon histoire ! (rires). Si vous me parlez de Chet Baker et de sa voix nue, j’adore aussi !

- Pourtant, sur votre premier disque, Susanne, vous interprétiez des standards et en particulier « You Won’t Forget Me », qui a donné son titre à un disque de Shirley Horn.

- S. A. et S. O (ensemble) : J’adore ce disque !

- Il y a là une précision, une lenteur et une diction que l’on retrouve chez vous.

- S. A. : Justement j’ai découvert le morceau grâce au disque où elle chante avec Miles. Elle a vraiment une voix et un répertoire parfaits pour moi. Elle chante des morceaux que personne d’autre ne chante.

- À propos du label ECM, où vous figurez, Jeanne Lee vous a dit que c’était « the right place for your music » ?

- S. A. : Oui, je me souviens. Elle était sur un de mes disques préférés Afternoon of A Georgia Fawn, de Marion Brown. Elle était ravie et m’a dit que pour moi, c’était l’idéal. Pourquoi ? Parce qu’elle pensait – et elle avait raison – que Manfred Eicher ne s’intéressait pas à un genre musical particulier mais à un univers qui englobe la musique classique, le jazz, la poésie, le cinéma… Nous avons beaucoup d’affinités dans nos démarches respectives.

 

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Stephan Oliva Photo © Frank Bigotte

 

- S. O. : Il est musicien lui-même

- Le cinquième membre du quartet ?

- S. A. : Exactement !

- Quand vous mettez l’accent sur son approche « in the moment » ; cela signifie quoi ?

- S. A. : Cela a à voir avec la « sauvagerie ». Sauvage, cela veut dire que je veux garder l’aspect naturel de la voix, que je veux avoir le sentiment de chanter spontanément, sans avoir travaillé. J’aime que ça sonne sauvage. Je sais que c’est un terme que l’on associe peu à ma personnalité. Mais moi ce qui m’intéresse, c’est la musique intime, très intime, à la fois proche et libre.

- S. O. : « Sauvage » est un terme qu’on associe souvent à un délire d’énergie. Alors que jouer une ballade peut vous vider physiquement. Je me souviens d’avoir fait des concerts free et d’avoir été épuisé après un morceau lent, avec très, très peu de notes. Chacune note prenait un poids énorme. Comme dit Susanne, c’est une sauvagerie de la nudité. Une approche originale.

- Après les standards de votre premier enregistrement, vous avez mis des mots sur la musique de Carla Bley et de Chick Corea, de la musique sur les textes de James Joyce et Emily Dickinson et, ce soir, des mots sur la musique de Don Cherry et de Jimmy Giuffre. Quelle est la prochaine étape ?

- S. A. : Je ne sais pas encore. Je prends le temps de réfléchir. Pas chercher pour chercher, mais juste d’écouter, d’absorber beaucoup de musique. Ce que j’ai fait jusqu’à maintenant correspondait à mes affinités. A l’époque où je travaillais dans un magasin de disques, j’ai écouté Chick Corea, Jeanne Lee, Don Cherry… les musiciens que j’ai travaillés dix ans plus tard. Quant aux textes, c’est un peu le hasard.

- Stephan me dit que vous êtes très douée pour les langues. Vous ne vous intéressez pas à la poésie française ?

- S. A. : Si, beaucoup, mais je suis tellement amoureuse de la langue anglaise, de son esthétique chantée, je ne m’imagine pas chanter dans une autre langue ; pour moi, elle a quelque chose de très direct, avec souvent de petits mots, des mots simples, et j’adore ça.

- Et les lieder ?

- S. A. : Oui, mais l’esthétique de la langue allemande est liée à une certaine expression que moi, je ne cherche pas dans la musique.

- S. O. : Haendel, Mozart, et d’autres choisissaient l’anglais, l’allemand, l’italien, selon leurs œuvres.

- Parlons du concert de ce soir. Pourquoi Jimmy Giuffre ?

- S. A. : Avec Stephan, au début, on n’est pas partis du concept de « répertoire autour de x ou y » ; simplement, on avait des affinités en commun, dont Jimmy Giuffre, depuis longtemps. On a commencé par une composition, puis une autre… C’est un de mes musiciens préférés, non seulement pour son jeu, mais par la façon dont il compose et dont il interprète ses propres compositions, c’est de la musique de chambre, c’est du jazz, c’est inclassable !

- D’ailleurs votre concert, sur le programme, s’intitule « Musique de chambre libérée. »

- S. A. Cela ne vient pas de nous, c’est sans doute le Petit Faucheux mais c’est une chose que je pourrais dire.

- S. O. : Pour moi, Jimmy Giuffre est quelqu’un qui a couvert musicalement cinquante styles différents, il était dans l’avant-garde, en douceur, tout en restant dans le classicisme avec la même souplesse, parce que pour lui, c’est la même chose. Simplement, il ouvre des fenêtres et tout à coup c’est différent, avec une identité sonore énorme, un peu comme une rivière enrichie de plein de courants.

- Don Cherry, c’est autre chose, bien sûr, mais c’est aussi un univers très ouvert.

- S. A. : Oui, il a joué, il a chanté, il a joué du piano, et j’adore sa trompette – les trompettistes en général d’ailleurs ; et il réussit à faire quelque chose de « sauvage. » Et puis, on entend chez lui la musique indienne.

- S. A. : En faisant le tri, on s’est aperçus de sa parenté avec l’aspect presque « tribal » de la musique de Jimmy Giuffre.

- Que pensez-vous de cette déclaration de Don Cherry dans un entretien avec Ben Sidran : « Le rythme vient de la section rythmique, mais en fait, c’est le son qui donne le swing. » Ce n’est pas un peu paradoxal, quand on écoute votre musique ?

- S. A. : Pas du tout, au contraire ! Nous, ce qui nous intéresse le plus, c’est le son. Nous ne ferions pas ce que nous faisons si nous n’avions pas connu tous les grands batteurs. On forge le son différemment. À tel point que cela m’a donné envie de tenter l’expérience inverse, de jouer avec Jean-Marc Foltz certains morceaux classiques, parce que j’ai mémorisé le son qui vient de l’improvisation.

Dernière question : Vous vivez, Susanne, dans un beau pays de lacs et de montagnes. Et pourtant, vous dites venir avec plaisir dans notre vieux pays déprimé (rires).

- S. A. : Mais vous avez la mer ! La Suisse, j’y suis née et j’assume, mais ce n’est pas un pays de culture, c’est très renfermé. Peut-être que vous, en étant étranger, vous le voyez différemment. Moi-même je suis en visite en France ; je ne vois peut-être que l’aspect positif, et pas le quotidien ; mais pour chanter, c’est mon pays préféré. Là plus qu’ailleurs, on connaît Jeanne Lee, Jimmy Giuffre et Don Cherry, tous ces musiciens, toutes ces références. Je m’y sens mieux comprise et mieux entendue, et c’est très agréable.

 

 


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